Ce texte écrit par Claudine a remporté le premier prix dans la catégorie adultes en 2020.
L’herbe bruisse et les insectes chantent entre les fleurs. Il y en a tellement sur le bord de la route qui mène au cimetière ! La petite fille marche en virevoltant au rythme des abeilles, bourdons, papillons divers et autres insectes. Elle cherche à les attraper, surtout les sauterelles. Ses pas la mènent jusqu’aux grilles. Elles ont été repeintes récemment. En gris métal. Elles brillent au soleil. Elles ne ferment plus vraiment depuis longtemps et une longue chaîne rouillée pendouille d’un côté. Elle est rarement fermée pour de vrai. De toute façon on peut entrer par derrière. Une partie du mur en pierre blanche est effondrée. On passe facilement. La petite fille le sait, mais souvent elle préfère entrer par la grille, la pousser de toutes ses forces, la faire hurler. C’est comme une sonnette. Elle annonce à tous qu’elle est entrée. À tous, enfin surtout à une en particulier. À son amie. Elle aime beaucoup le cimetière. Il a toujours été là, juste à côté de chez elle. C’est un endroit très agréable. C’est fleuri. Parfois. Elle aime aller chercher de l’eau fraîche au robinet au fond et arroser les plantes que les visiteurs ont abandonnées. Elle cultive sa forêt de pierres. Elle peut lire. Elle trottine sur l’allée de gravier et va s’asseoir à côté de Louise.
Avant, elle aimait bien aussi passer des heures à l’église. C’est une église où il fait bon être : chaud en hiver, frais en été. Surtout il y a une très belle statue de la Vierge. Elle est en plâtre et elle est peinte : du rose léger sur ses joues, des yeux bleu foncé, une belle robe blanche bordée de bleu clair et un voile posé sur sa tête. La Vierge est en pleurs, elle pleure son fils mort sur la croix, pas très loin au-dessus de l’autel. Ses mains sont jointes. La petite fille adorait passer des heures à regarder la statue et à lui parler, à lui confier ses secrets, ses malheurs. Mais ça, ça n’a pas plu au jeune prêtre de la paroisse, nouvellement nommé après le départ du vieux curé. Lui, il la laissait faire ce qu’elle voulait dans l’église, il savait. Un jour le nouveau l’a prise par le bras et l’a envoyée voler dehors, sous le regard muet des deux vieilles bigotes. Elle est retombée sur les petits cailloux et s’est fait mal. Ses genoux saignaient un peu, ses coudes et ses mains. Elle était allée se nettoyer au robinet du cimetière, parce que rentrer en sang en expliquant que c’est le curé qui lui a fait ça… Non, elle savait que cela ne serait pas une bonne idée.
Elle n’avait pas pleuré. Elle l’avait l’habitude de la violence des hommes.
« Salut. Je t’ai manqué ? Hier maman n’allait pas très bien à cause de lui.
Silence.
— Ta maman elle dit quoi Momo ?
— Ben rien. Elle dit rien. » La petite fille est assise sur la dalle. Elle joue un moment avec les cailloux. Doucement. Comme avec des hochets. Puis elle souffle en haussant les épaules et regarde le ciel. Il fait très beau. C’est le début de l’été. Le cimetière est très lumineux, les pierres calcaires des bords de Loire renvoient la lumière avec douceur et intensité. Ça lui fait cligner les yeux. Elle demande.
— Tu as quel âge en fait. Tu m’as jamais dit.
— J’ai 21 ans. »
Momo est rentrée chez elle un peu tard. La fraicheur du soir l’a avertie et les cloches aussi. Il était plus que temps.
« Tu étais où ? Il est tard. C’est l’heure de manger. Tu étais où ?
— Dehors.
— Tu t’es amusée avec les petits Fallet ?
— Non.
Sa mère met la table. Deux couverts. Le père ne rentrera pas ce soir. Ou bien tard alors. Alcoolisé sûrement.
— Je vais t’envoyer chez mon frère, ce sera mieux pour toi. Tu seras moins seule.
— Ah non ! Sûrement pas. Les cousins ils ne jouent jamais avec moi, et ils disent que je suis bizarre et ils se moquent de moi. Je veux rester avec toi, ici. »
Elle a prononcé la dernière phrase en articulant bien le dernier mot.
« Momo, fais ce que je dis, ce serait mieux que tu ailles chez mon frère, tu seras à l’océan. Tu sais, c’est chez toi la Bretagne, Morgane.
— Je reste ici. Arrête de me commander. »
Une gifle part. Elle claque. Morgane regarde sa mère et plante ses yeux dans les siens. Aucune larme ne brille.
— Comment tu parles ? Les enfants ne parlent pas comme ça aux adultes ! On dirait que tu n’as peur de rien !
Elle crie. Sa mère crie souvent. Elle s’emporte, c’est ce qu’elle dit. Elle dit aussi qu’elle est très fatiguée et que sa fille est « difficile ». « Difficile », la petite fille qui aime les dictionnaires et qui a cherché dedans le sens, a compris qu’elle était, aux yeux de sa mère, une enfant qui lui donnait « de la peine », qu’elle avait « du mal à supporter », qu’elle était une « épreuve ». C’est ainsi qu’elle s’est rendue compte que les mots étaient souvent plus « difficiles » à entendre que les claques à prendre.
— Tu es une fille, les filles ne doivent pas être comme ça ! Baisse les yeux ! C’est pour ton bien que je te corrige. Tu comprendras plus tard !
Morgane regarde sa mère. Elle lui répond.
- Tu deviens comme lui.
Son regard est noir.
— Tu vas te coucher et sans manger ! Et demain tu restes à la maison ! À la radio ils ont dit qu’un assassin s’est échappé de la prison et qu’il a été vu dans l’pays. T’as intérêt à changer d’attitude. Ton père ne supporte pas quand tu réponds. Monte dans ta chambre ! »
Morgane regarde sa mère. Puis elle disparaît dans l’escalier. Ne pas manger le soir n’est pas une grosse punition, elle a un garde-manger secret.
Morgane est une petite fille très organisée. Aux yeux de beaucoup elle passe pour étrange, bizarre, différente. Ça la fait bien rire. Elle vit dans son petit monde à elle, monde qu’elle organise et où elle règne. Certaines personnes pénètrent quand même cet univers.
Monsieur Fallet, par exemple, c’est l’instituteur.
Elle, ce qu’elle aime, ce sont les livres. Ils lui permettent de bâtir son monde. Un jour que sa mère ne pouvait pas vraiment s’occuper d’elle, elle l’avait laissée chez les instituteurs. Ils lui avaient montré leur bibliothèque. Comme une petite souris dans une fromagerie elle avait emprunté tous les livres qu’elle avait pu porter jusqu’à chez elle. Et c’était devenu une habitude. Elle y allait les jours de pluie et l’hiver quand on ne pouvait rien faire dehors. C’est dans un de ces livres qu’elle avait un jour trouvé une vieille photographie jaunie. Il y avait un jeune homme aux côtés d’une très belle jeune femme. Ils formaient un très beau couple. Un couple dont elle s‘était dit que c’étaient eux qu’elle aurait aimé avoir comme parents. Ils avaient l’air si heureux, si bons. Elle avait demandé à Adrien, c’est le prénom de Monsieur l’instituteur, Adrien Fallet, qui était cette si belle jeune femme à ses côtés, parce que c’était pas son épouse actuelle. Ses yeux s’étaient embués. Il avait pris la photo en tremblotant un peu. Il lui avait dit de ne pas en parler. C’était une vieille histoire, qu’il ne fallait pas montrer cette photo. Ce serait un secret.
Un secret avec un adulte, ça c’était super chouette. Alors, à son tour, elle avait beaucoup parlé à Adrien. Elle lui avait raconté ce qu’il se passait chez elle. Il l’avait écoutée. Il était gentil avec elle. Il lui avait dit une fois qu’il aurait aimé avoir une fille comme elle. Aussi espiègle et éveillée. Ce sont des mots que Morgane avait bien gardé en mémoire.
Elle aimait bien l’instituteur, c’est pourquoi elle avait enquêté, et elle avait appris à l’église auprès des deux vieilles mégères que Monsieur l’Instituteur avait eu une amoureuse au village, mais elle était morte, il y a longtemps. Elle s’appelait Louise.
Elle est retournée au cimetière. Les crises d’autorité de sa mère ne durent pas très longtemps. Elle s’emporte quand son homme, c’est comme cela qu’elle dit, la néglige, la rudoie, la frappe.
Mais cette fois-ci il y a quelqu’un dans le cimetière.
L’homme est sale. Il a de la barbe. Ses mains sont rugueuses et énormes. Mais elle en a vu d’autres. Qu’est-ce qu’il fiche ici ? Il a dû passer par derrière, là où le mur s’est effondré.
L’homme est adossé à la tombe. Il n’a pas vu l’enfant. Il semble assoupi. Elle n’a pas fait de bruit car la grille était ouverte. Elle s’avance. Il la voit, il sursaute.
« Bon dieu, t’es qui toi ?
— Morgane et toi ?
Il la regarde. Il voit bien qu’elle n’a pas peur. Ça lui plaît. Elle le regarde bien dans les yeux. Elle y voit quelque chose de farouche, mais rien de méchant.
— Merlin.
Elle rit.
— Ça c’est drôle. Merlin et Morgane. Tu es breton ? Parce que moi, un peu. Ma mère elle m’a appelée comme la fée. Il répond :
— Je suis corse.
— Tu fais quoi ici ?
— Je me repose. C’est calme ici.
— Tu es un vagabond ? Parce que tu ressembles à un vagabond.
— C’est ça.
— Si tu veux je peux t’amener à manger. Aussi si tu veux tu peux dormir dans la remise du cimetière. Les deux vieilles, celles qui viennent tout le temps, elles viendront pas t’embêter. Elles sont à Paris chez leur cousine. Elles y vont tous les étés. Leur cousine elle va à la mer et elles, elles gardent sa maison. Et elles vont dans les musées.
Puis pour elle-même :
— Elles en ont de la chance.
Elle reste un instant sur le qui-vive.
— Tu bouges pas, je reviens. »
Elle court chez elle. C’est juste à côté du cimetière.
Morgane est revenue avec du saucisson, du pain un peu rassis et des framboises du jardin.
L’homme la regarde. Il semble un peu perdu. Il a faim aussi, alors il mange.
— Si tu veux de l’eau, tu vas au robinet, à la remise.
Elle tend le bras vers une petite maison en pierres blanches, qui fait office de remise.
— La porte est ouverte, faut juste pousser très fort si tu veux y dormir. »
L’homme grommelle un remerciement. Il est fatigué. Il voudrait bien se reposer. Il s’est enfuit il y a trois jours. Ils l’ont poursuivi jusqu’au fleuve. Là il s’est noyé, enfin presque. Il ne sait pas nager, mais il ne sait pas comment, à la nuit tombée, il s’est réveillé sur l’autre rive.
Il se dit que cette gamine semble gentille. Si elle avait voulu le dénoncer elle l’aurait fait. Elle est étrange. De toute façon, il ne s’en prendra jamais à une gamine. Il un code d’honneur. Il se traîne vers la remise. À l’intérieur il y a des sacs de jutes. Il s’en fait un oreiller et s’endort.
Morgane peut enfin reprendre sa « causerie » avec Louise.
Ce sont des rires qui l’ont réveillé. Il sort et voit Morgane. Il écoute.
« Tu sais, si tu veux je lui dis que tu l’aimes toujours.
Il s’approche. Il s’assoit sur une dalle.
— Tu parles à qui ?
— À Louise. C’est mon amie.
Il regarde. Il cherche. Puis il voit sur la plaque : Louise Darchanville, née le 10 juin 1945, elle nous a quitté le 25 juillet 1966. Il voit une photo gravée dans le marbre sombre, celle d’une très belle jeune femme.
— En fait elle a été assassinée il y a dix ans. Elle est belle tu ne trouves pas ?
Le soleil va passer de l’autre côté de la colline. La lumière s’est adoucie. La petite fille reprend sur le ton de la confidence.
— Elle a été assassinée. Un ancien amoureux à elle, il a pas supporté qu’elle en aime un autre, alors il l’a étranglée. Elle, elle aimait Adrien, l’instituteur. C’est elle qui me l’a raconté. »
Il la regarde. Elle lui fait penser à une autre jeune fille. Sa sœur. Elle aussi elle était étrange. Elle parlait aux fleurs, aux oiseaux. C’était la plus belle jeune fille du village. Elle surpassait toutes les autres. Mais elle avait manqué d’oxygène à la naissance, et elle était restée enfant dans sa tête. C’est pour ça qu’il avait vrillé quand on avait retrouvé son corps martyrisé, violé. On ne touche pas aux enfants. Il avait traqué dans le maquis ses assassins pendant des semaines et il les avait massacrés à son tour.
Tout le reste de la soirée, Merlin et Morgane échangent gentiment. Il lui parle de son île, qu’il espère retrouver et elle lui parle de la Bretagne. Elle lui parle aussi de sa maman qui ne quitte pas son père. Merlin écoute. Cette enfant pourrait être sa fille, s’il avait eu le temps d’en faire une.
Il est resté quelques semaines. Tous les jours la petite fille s’est confiée à l’homme. Elle lui a raconté comment elle était devenue amie avec Louise, là dans le cimetière.
Elle a bien fait attention à ce que le jeune curé ne découvre pas Merlin. Mais ça avait été facile.
Elle lui a surtout apporté à manger discrètement. C’est une aventure extraordinaire pour elle.
Morgane lui a aussi procuré un petit poste de radio. Il apprend ainsi que les recherches se sont arrêtées. On le croit noyé dans la Loire. Tant mieux.
Momo lui a permis de passer un coup de fil de chez elle, un jour que sa mère était absente. Elle n’a pas compris ce qu’il avait dit, car il avait parlé en corse, mais elle avait deviné.
« Tu sais Momo, je vais partir, bientôt.
— Je sais.
Elle semble triste.
— Tu sais je pouvais pas rester. Et puis tu vas pouvoir de nouveau parler à Louise. Depuis que je suis là vous n’avez pas beaucoup causé toutes les deux.
— Si ! On parle, c’est juste qu’elle te parle pas à toi. Elle parle qu’aux gens qui veulent bien entendre.
— Si tu veux. » Il sourit.
Il attend. Il écoute. La voiture va arriver tous feux éteints. C’est convenu comme ça. La Lune est haute dans le ciel. Il est seul dans le cimetière. Il pense à Morgane. Ils se sont fait un câlin pour se dire au revoir. Elle sentait le miel.
C’est une nuit douce et calme. Propice à la rêverie. Une voix féminine se fait entendre, forte.
« Son père va bientôt arriver. Il est saoul.
Merlin est interdit. Il hésite.
— Louise ?
— Tu sais, je vois tout par en-dessous. C’est un autre monde. Un autre ailleurs. »
Merlin est abasourdi. Il sait bien que certaines femmes sont un peu magiciennes, même après la mort. Il y en a pas mal en Corse, des femmes mystérieuses aux pouvoirs étranges. Sa sœur en était une à sa façon à elle.
Il s’avance dans le cimetière. Sa voiture est arrivée. Il distingue son cousin. Il se dirige vers lui. Il entend Louise lui crier :
« Je le connais bien. Cette fois-ci il se pourrait qu’il frappe trop fort. Morgane va s’interposer. Elle va défendre sa mère. Tu peux la sauver, elle. »
Il entend les cris. Ceux de Morgane et de sa mère. Il a compris que le village se taira comme il s’est tu jusqu’à aujourd’hui.
Il s’approche de la Simca immatriculée en Corse. Il ouvre la portière.
« Aspettami *»
« Bonjour Louise. C’est Morgane qui m’a dit de venir te parler. Et me voilà. Je me sens un peu idiot comme ça. Mais elle m’a convaincue de venir te dire qu’elle reviendrait bientôt dès qu’elle serait sortie de l’hôpital. Elle va bien, sa mère aussi. Elles reviennent de loin. On ne sait pas bien ce qui s’est passé. On pense à un crime de rodeur. Son père n’a pas survécu. Elles seront tranquilles désormais.
Il regarde la tombe et la plaque qu’il avait déposée à l’époque. Il reprend.
— Je t’ai apporté des arums. C’étaient tes fleurs préférées. Tu vois je n’ai rien oublié. »
Il sourit. Il se dit qu’il aurait dû venir plus souvent sur cette tombe, qu’il aurait pu faire plus pour Morgane et pas seulement lui laisser emprunter ses livres. Tous les hommes ne sont pas des héros. Il soupire. Il sort du cimetière.
La grille se referme en hurlant.
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* Attends-moi