Histoire d’une pomme

Ce texte écrit par Faustine a remporté le premier prix dans la catégorie lycéens en 2022.

L'avis du jury

L’Histoire d’une pomme a ébloui le jury par son originalité, son approche décentrée du thème du genre : une pomme de nature morte voyage d’un tableau à l’autre et y croise leurs personnages féminins au fil d’un récit initiatique qui allie la maîtrise technique de l'écriture à de solides références culturelles propices aux réflexions par et sur l'art. Malgré un évident travail du style, l'atmosphère poétique et la profondeur des réflexions n'occultent ni la légèreté de la prose, ni la teinte humoristique des échanges. C’est assurément une nouvelle qui impressionne, un texte dont les lecteurs se souviendront car il sait plaire et instruire à la fois.

Je suis née pomme. Pomme d’une petite nature morte, suspendue dans un musée de province aux  pièces pleines de courant d’air. Voilà l’avenir qui s’allonge devant moi, froid, infini et monotone.  Parfois, quelques visiteurs s’arrêtent mais jamais aucun ne s’attarde. Personne ne pointe vers moi un  objectif pour me garder dans sa mémoire numérique. Tel est mon genre : pomme de nature morte,  quelconque et anonyme. Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne me suis jamais sentie à ma  place dans cette corbeille de fruits entre raisins et oranges. Depuis le commencement de ma vie d’infortune, je me sens pomme différente, promise à d’autres aventures picturales.

Il y a bien longtemps que je caresse le rêve de m’évader de mon cadre. Je veux croquer la vie à pleines  dents. Le regard des autres pommes m’effraie et me retient dans mon élan d’affirmer haut et fort :  « voilà qui je suis vraiment !». Il faut les comprendre : Elles n’ont jamais vu une pomme sortir du cadre. J’entends déjà leurs commentaires : « Non mais regardez là celle-ci ! Elle se prend pour qui ? C’est une  pomme de nature morte, elle doit accepter son genre. Sommes-nous pommes de portrait ou de  paysages ? Non et c’est très bien ainsi ! Chacun sa place. »

Ne vous méprenez pas, je ne suis pas une capricieuse. Je ne veux pas faire mon intéressante. Ma nature  profonde est vibrante de vie. Ma nature morte est trop étriquée pour moi. Je n’y peux rien, c’est ainsi.  Je veux gouter à tous les genres, sauter de cadre en cadre.

Aujourd’hui c’est le grand jour. Voilà, c’est décidé : je quitte cet endroit malheureux, je pars en voyage  vers ma liberté. Je vais m’enfuir à la nuit tombée quand le musée dormira profondément. Je ne suis  pas pomme à vouloir faire trop de peine à mon cadre qui m’a accueillie et élevée de bon cœur. J’ai  l’impression que cette journée ne veut pas en finir. Le doute s’installe dans chaque seconde. Suis-je si  sûre de moi maintenant que l’heure du départ définitif approche ? Ne vais-je pas regretter cette  décision folle ?

Je prends le risque.

La nuit est là. Je me faufile sans bruit. Depuis longtemps, au gré des déménagements de salles, j’étudie  le chemin à emprunter. J’ai répété cent fois tous les gestes. Les escaliers, à gauche, tout droit, tout  droit, la porte jamais fermée. Dehors. Première sensation électrisante de liberté. Vite, ne pas se laisser  griser. Monter dans le train qui s’arrête tous les soirs à la même heure. Direction Le déjeuner sur  l’herbe. Je n’ai pas choisi ce tableau au hasard. Quoi de plus poétique, léger, romantique et plein de  promesses qu’un déjeuner sur l’herbe ? En tant que pomme aventurière je pense y avoir toute ma  place.

Dans le train je fais la connaissance d’une jeune femme. Oh surprise nous avons la même destination !  Elle habite depuis longtemps ce tableau. Elle a profité d’un décrochage pour rendre visite à sa mère et  la voici de retour pour reprendre sa place. Elle n’a pas l’air femme à s’indigner de l’audace des autres,  aussi je lui explique mon projet. Son enthousiasme me rassure. D’après elle j’ai fait le bon choix. Son  tableau est très connu et a longtemps choqué. Mauvais goût, mauvais genre, laid, vulgaire…la jeune  femme a entendu beaucoup de noms d’oiseaux. Je suis impatiente d’arriver pour découvrir l’objet du  scandale.

Maintenant, le tableau est devant moi. Ma nouvelle amie m’invite à y entrer. Posé sur l’herbe il y a un  panier de fruits, j’y trouve naturellement ma place. De son côté la jeune femme du train se déshabille  entièrement et s’assoit près de deux hommes nullement étonnés, qui la saluent gaiement. Je me sens  bien. Personne ne s’étonne de me voir là malgré mon genre « nature morte ». Mon amie me presse de raconter ce qui m’amène. Je le fais bien volontiers tant mes hôtes se montrent particulièrement  ouverts et désireux d’entendre mon histoire. L’atmosphère est légère et le sous-bois propice aux confidences. D’une traite je raconte la tristesse d’avoir été peinte au mauvais endroit, l’envie d’exister  pleinement ailleurs, peut-être ici ? Mes nouveaux compagnons louent mon courage. Si je veux, je peux  rester, c’est sûr, tout le monde en sera très content. Je ne veux pas paraître impolie mais le musée où  je me trouve regorge de tableaux de tous genres, de quoi assouvir mon appétit immense et trouver  enfin ma place ; le bon genre. Je remercie la femme nue et ses amis pour leur chaleureuse hospitalité.  Je promets de revenir leur raconter ma nouvelle vie.

Tout à l’heure en arrivant, j’ai remarqué que la jeune femme avait salué discrètement trois paysannes.  Les Glaneuses, m’a-t-elle dit en ajoutant « pas commodes ces trois-là, pas très bavardes ». La remarque  a piqué ma curiosité. En plus, après avoir vécu si longtemps dans une petite pièce, me retrouver dans  un tableau de paysage me semble idéal pour changer d’air.

C’est vrai qu’elles ne sont pas commodes ces dames ! Hop ! J’ai sauté dans le tableau et elles ne m’ont  même pas jeté un coup d’œil. Imperturbables elles ont poursuivi leur récolte. Pas découragée pour  autant, je m’approche d’elles et leur adresse un bonjour poli. Rien à faire. J’insiste en leur expliquant  que je suis une pomme en voyage désireuse de découvrir le genre de tableau qui pourrait l’accueillir.  Finalement l’une d’elles se tourne vers moi et m’explique qu’elles n’ont pas le temps pour pareille  fantaisie et que si je suis venue pour me moquer d’elles je peux retourner d’où je viens. Quel accueil !  Le paysage est beau mais je sens bien que je dérange. Dommage. Je dois dire que je suis un peu vexée  mais j’ai été bien naïve et vaniteuse de croire que le monde m’attendait et s’intéresserait forcément à  moi. J’ai eu beaucoup de chance avec le déjeuner sur l’herbe, visiblement cela ne sera pas pareil  partout. Je suis déjà nostalgique de la jeune femme nue et de sa gentillesse. Bêtement j’ai oublié de  lui demander son nom. Cela me chagrine un peu mais l’excitation de l’aventure l’emporte. Je me glisse  hors du tableau des Glaneuses sans regret.
Je ne sais où donner de la tête tant les pièces remplies de tableaux s’enchainent. Comment choisir ma  prochaine destination ?

« Psitt ! Psitt ! »

Incroyable ! C’est la jeune femme, celle à qui je n’ai pas demandé son nom, qui m’appelle. La voilà dans  un autre tableau que le déjeuner. Sur le carton de présentation je lis « Olympia ». Quelle joie de la  retrouver si vite ! Décidément, elle n’a pas froid aux yeux : de nouveau elle est toute nue ! Je la regarde  longuement, elle me fait un clin d’œil. Je ne veux pas rentrer dans le tableau car s’y trouve un petit  chat noir qui me fait un peu peur. Et si la réponse à toutes mes questions se trouvait là ? Je n’ai pas  besoin d’être dans un tableau en particulier pour exister. Je peux me balader de l’un à l’autre sans  avoir à choisir, peu importe le genre, tant que je me sens moi. Zut j’allais encore oublier.

« Comment tu t’appelles ? »

« Je m’appelle Victorine. »

Victorine, cela sonne un peu comme victoire. Je souris et reprend ma promenade d’un pas léger.