« Ils ont dit “non” »

Ce texte écrit par Tristan a remporté le premier prix dans la catégorie lycéens en 2015.

L'avis du jury

Le récit fait de nombreuses références à l’histoire de Jean Moulin et pose la question de la mémoire : quel avenir pour une société qui perd la mémoire ? À la merci de quelles manipulations se retrouvent des hommes et des femmes privés d’éducation et d’esprit critique ? Dans un style maîtrisé, l’auteur nous projette dans la peau de l’un de ces hommes, pour un récit d’action qui est aussi une réflexion politique et littéraire. Ce texte sera donc l’ambassadeur des élèves d’aujourd’hui auprès des élèves du futur !

Plongez au cœur d'une histoire parmi tant d'autres mais qui prouve que même dans les moments les plus sombres de l'histoire certains osent encore se dresser.

Après 25 minutes passées à arpenter des souterrains crasseux et lugubres, nous y arrivons enfin. Une petite échelle nous y amène puis un « guetteur » nous aide à nous hisser sur la plateforme.

Nous progressons dans des décombres, traversons un long couloir cramoisi sûrement victime de l'incendie, et nous y parvenons enfin. Bâtiment 3 salle 226, du moins d'après mes souvenirs. Je suis les autres et pénètre dans l'encadrement de la porte. L'espace intérieur est confiné. Des hommes fatigués en tenue sombre sont agenouillés devant un poste de radio, ceux qu'on faisait encore au début du siècle, avant les robots.

Un homme debout s'avance vers moi. Son visage, anxieux et sale, se veut malgré tout rassurant. Moi qui pensais me retrouver face à des gens soupçonneux, je suis soulagé. Je suis peut-être de taille moyenne, mais sans être spécialement sportif, ma détermination est sans égale. Je sais pourquoi je suis là. Après m'avoir vigoureusement serré la main, l'homme que l'on m’a présenté comme étant Voltaire51, leader du maquis, m'invite à m'asseoir sur un tabouret. Un homme en uniforme vert foncé avec un badge de l'Union pour la Préservation de l'Enseignement me propose une cigarette. Je refuse mais le remercie. Voltaire51, un peu énervé, demande à un autre de régler la fréquence car « c'est l'heure » dit-il.

L'homme s'exécute. La radio, il est vrai d'une autre époque, a un son clair et net, malgré quelques grésillements. Après plusieurs secondes d'attente, une voix grave prend la parole. C'est le commandant Ferry01 des forces françaises extérieures, qui luttent sans relâche pour la préservation de l'enseignement. Ce sont en quelque sorte nos instances directrices.

Ferry résume la situation actuelle, comme chaque semaine :

« Français, Françaises de l'UPE, c'est en ces heures sombres que traverse notre pays que je m'adresse à vous. Aujourd'hui est un triste anniversaire, celui des trois ans de l'accession au pouvoir du parti technocrate appelé « PNCP » initiales, vous le savez, de Parti National de la Consommation et des Plaisirs. Ce parti arrivé au pouvoir en 2062 avec 50,12 % des voix a pour but, sur le long terme, de réduire nos concitoyens à de simples bêtes tout juste bonnes à consommer, à s'engraisser et à s'assurer une satisfaction matérielle maximale. Il met un point d'honneur à la suppression de tout ce qui pourrait nous faire réfléchir, protester ou simplement nous unir. Je parle, mes amis, de l'enseignement, des manifestations culturelles, des associations et de tout lieu de rencontres et de partages. Un parfait citoyen doit rester chez lui et consommer, consommer et encore consommer sans relâche. Celui qui ne s'occupera que de sa satisfaction matérielle sera mis en avant, récompensé dans le seul but de le mettre encore plus à genoux. Mais tout cela ne serait sans doute pas arrivé sans la mise au point de robots nouvelle génération, les U-ZAPPER, développés il y a 17 ans par le professeur Okajiwa. Depuis deux ans et demi, lycées et écoles sont fermés, l'enseignement est supprimé. Seuls ces robots assurent un enseignement ennuyeux et facultatif où partage et apprentissage sont des mots à bannir. Déshumanisant nos rapports, supprimant certains de nos droits les plus fondamentaux, ces robots enseignent à nos enfants un programme subtilement sélectionné. Avec la complicité sans scrupules des Partis Américains et Allemands, qui ont mis en place des régimes similaires, nous sommes désormais de simples consommateurs dénués de conscience et d'opinions personnelles. Mais ils ne nous endormiront pas ! Nous réfutons l'idée selon laquelle une suppression pure et simple de l'enseignement renforcerait notre unité nationale. Nous nous battrons pour nos valeurs jusqu'à la mort. Mes chers concitoyens, avec l'aide des maquis internationaux, nous remporterons ce combat. Bonsoir. »

La mine sombre, un dénommé Diderot41 éteint le poste.

Voltaire51 me regarde avec intérêt.

« Comment t’appelles-tu ? » Je réponds que je m'appelle Exupéry21, comme me l'a dit le passeur, celui qui m'a servi de contact pour intégrer le maquis. Je l'informe aussi que j'étais lycéen ici, au lycée Jean Moulin et que sa destruction par les milices m'a profondément choqué. J'explique que mes parents ont été arrêtés il y a deux ans pour avoir détenu des manuels scolaires et en avoir distribué deux. Je lui dis que d'après ce que je sais, ils les ont internés dans un camp construit par les milices, à l'extérieur de Béziers. J'explique encore que ce fut l'élément déclencheur quant à mon entrée dans le maquis.

Compréhensif, il me dévisage d'un œil circonspect.

« Exupéry21, as-tu seulement idée du calvaire que nous subissons nuit et jour ? Les milices nous harcèlent sans relâche, le Parti nous considère comme une organisation terroriste. Rabelais61 qui est ici (il me désigne un grand costaud adossé contre le mur) a vu trois de ses doigts arrachés après avoir refusé d'apporter ses livres à l'incinérateur, comme le Parti l'avait recommandé. Il me regarde les yeux révulsés et m'attrape violemment le bras. Je commence à trembler. L'atmosphère m'étouffe. Un homme m'emmène à l'extérieur de la salle pendant que les autres essaient de contrôler Voltaire51. L'homme, que l'on appelle Montesquieu41, essaie de me rassurer. Il me dit que Voltaire est au bout du rouleau ces derniers temps et que l'assassinat de sa sœur il y a deux semaines l'a rendu fou de rage, rage qu'il ne parvient pas à canaliser. Il me dit que depuis que le Parti a interdit la Philosophie, il est devenu fou.

« Notre lutte devient de plus en plus désespérée, nos effectifs sont réduits et les robots enseignants endorment les esprits et pervertissent notre culture. Nos soutiens sont rares et les trahisons sont de plus en plus fréquentes dans les milieux de l'UPE. Je crois qu'il y a une action à mener, demain matin à l'aube. Les volontaires seront encore moins nombreux que la dernière fois. » Il soupire.

Je regarde autour de moi : Le bâtiment 2 n'est plus qu'un vulgaire tas de pierres et le bâtiment 1 est partiellement détruit. Les milices ont fait leur boulot à merveille. La mine déconfite, nous retournons à l'intérieur. Les hommes, assis en tailleur se posent mutuellement des questions sur les grandes dates de l'histoire. Celui que je reconnais comme étant l'ancien Boulanger du Boulevard Clemenceau (rebaptisé boulevard n° 3) ne se rappelle plus ce que signifie le 8 mai 1945. Moi même je me rappelle avec difficulté que ce jour-là symbolise la paix en Europe, la paix après six années de combats intenses, où finalement, les Nazis furent anéantis. Après la question « qui était Nelson Mandela ? », les hommes se lèvent et retournent à leurs occupations réparties en quatre tâches bien distinctes : surveiller les alentours, organiser les futures opérations, et s'occuper des vivres, en particulier la nourriture sans quoi nous ne survivrions pas.

Je vois Voltaire51 murmurer quelque chose à l'oreille de D’Alembert. D’Alembert s'approche de moi :

« Demain, à 5 h 45, tu participeras avec Beauvoir61, à ton premier acte de résistance. Tu partiras vers 4 h du matin. C'est Platon31 qui t'emmènera, vous vous rendrez au quartier de la Crouzette. Là-bàs, sur le mur de la rue n°67, vous inscrirez au feutre les articles 1 et 2 de la loi Jules Ferry de 1882. Bonne chance ! J'oubliais, Beauvoir61 est une femme de taille moyenne, environ 1 mètre 80, elle a les cheveux rouges », il sort un quignon de pain et un bout de viande de chien, puis s'en va.

Après ce maigre repas, je m'allonge sur ma couchette. La journée sera longue, mieux vaut être en forme. Malgré ma fatigue physique, mon esprit tourne à plein régime et les questions fusent.

Pourquoi moi ? Une mise à l'épreuve sans doute. Je devrai me montrer à la hauteur, qu'ils voient que j'ai ma place dans le maquis de Jean Moulin. Après évocation de ce nom, je constate avec soulagement que je me rappelle qui était cet homme. Je crois que c'était un président de la cinquième République. Dans ma tête certains événements de ma vie défilent, je me dis que demain sera peut-être mon dernier jour sur terre. À cette évocation un flot de larmes me monte aux yeux mais je ne crois pas que ce soit la tristesse.

A 3 h 56, un homme me réveille, assez brutalement. Nous nous élançons à travers le réseau de galeries souterraines. Nous courons ensuite en direction d'un petit parking. Je reconnais l'endroit où se trouvait avant la Médiathèque de Béziers. Une femme m'attend dans une Citroën C9. « Bonne chance à vous deux. Faites ce que vous avez à faire. » La mine inquiète, Beauvoir acquiesce. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons du lieu de l'opération, mes poumons se contractent, mon souffle s'accélère, et mon cœur se remplit de courage, ce courage indescriptible qui transcende un être à l'intérieur de sa chair.