Ce texte écrit par Daniel a remporté le premier prix dans la catégorie adultes en 2023.
L'avis du jury
« Ce texte met en scène un mineur isolé, afghan, lors de son entretien pour l’obtention du statut de réfugié, un rendez-vous qui peut décider de son destin. Le jeune homme, pour qui l’école est salvatrice, nous rappelle l’importance des valeurs de la république française. Le personnage est un modèle de résilience et son histoire offre au lecteur une ouverture politique et culturelle sur le monde. Les membres du jury soulignent avec enthousiasme l’émotion suscitée grâce à une narration prodigieuse et un style éblouissant et poétique.»
Inspiré de faits réels
Ahmad se tenait devant ce grand bâtiment presque quelconque et pourtant... Il franchissait une porte, la Grande Porte du Passage. Ce passage qui l'amènerait à l'obtention ou au refus de son statut de réfugié politique à 16 ans.
Sa tenue était modeste mais son allure élégante. Ses yeux étaient habités du regard de l'errant mystérieux, presque mystique. Un regard enfoncé et absolu qui donnait à sa simplicité un charisme évident, saisissant...
« Bonjour Monsieur ! Asseyez-vous, je vous en prie !
— Bonjour cher Monsieur ! Je vous remercie ». L'émoi du moment donnait à sa voix un vibrato quelque peu étouffé par sa timidité, sa crainte et sa gêne. Après sa fuite, son périple de deux ans, il venait demander l'asile officiellement.
« — Monsieur Ahmad Karzaï, nous vous recevons ce jour pour étudier votre demande d'asile politique avec votre statut de mineur isolé. Pouvez-vous nous faire le récit de votre situation passée et de votre situation actuelle ainsi que vos motivations s'il vous plaît.
— Oui Madame et Monsieur. Je m'appelle Ahmad KARZAÏ et je parle le Dari de naissance. J'ai aujourd'hui 16 ans, presque 17 ans. Depuis le retour des talibans au pouvoir, la vie en Afghanistan est très difficile et les collèges souffrent de la terreur assénée par ces faux mollahs. Ils prennent ce titre d'érudit musulman mais ce sont des fossoyeurs d'aube, des tyrans qui salissent et utilisent la religion pour contrôler les corps et les esprits, et s'installer dans les fauteuils de la puissance et du pouvoir. »
Cette fois, c'est la blessure qui envahissait son regard. Il se tût quelques instants dans un cri silencieux de colère, la tête baissée.
— « Monsieur Karzaï, nous imaginons tous ces dégâts causés. Prenez le temps de respirer et continuez tranquillement. Nous vous écoutons. ».
Il se redressa et poursuivit son récit.
— « Je suis musulman pratiquant et j'aime ma religion. Je m'y soumets. Je lis le Coran, exécute mes prières. Mais j'aime l'école ! J'aime l'école ! L'école a fermé durant 5 mois. Les talibans ne voulaient plus que nous allions au collège mais que nous soyons embrigadés dans les madrassahs, pour emprisonner nos cerveaux. « Ils » ont voulu que j'y aille de force. Mais je ne voulais pas. J'ai reçu des coups de bâton pour cette désobéissance et cette insoumission à la volonté talibane. Mes sœurs n'avaient plus le droit de se rendre à l'école... » Nouvel instant de silence et Ahmad repris les yeux fermés, caché derrière son masque
— « "Revenu percé des balles d'un ténébreux fusil, je coudrai tes blessures et te donnerai ma bouche... En secret je brûle, en secret je pleure, je suis la femme pashtoune qui ne peut dévoiler son amour"... Je vous récite un extrait d'un poème de Sayd Bahoudine Majrouh, un grand poète assassiné. Voilà ce que font les talibans aux poètes... C'est un très mauvais signe pour le genre humain. ». Désormais la gravité se lit dans les yeux de tous.
— « Je le répète : J'AIME L'ÉCOLE ! Ils m'ont sorti avec violence de l'école, ils nous ont sortis de force de l'école pour nous conduire aux madrassahs. Mais j'ai insisté le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. Mais le jour où ils m'ont cassé le bras, c'était les coups de trop... J'ai compris ce jour-là qu'aucun arbre de la connaissance ne pouvait pousser en Afghanistan. Les être vivants, comme les fleurs, comme les fruits, ont besoin de lumière et d'eau claire pour éclore, pour grandir, pour mûrir et rendre tous leurs arômes, toute leur variété, toutes leurs couleurs, tout leur goût. L'obscurantisme empêche la vie, empêche l'Amour de Soi, l'Amour de l'Autre. Ces tyrans empêchent ma Religion, ils piétinent outrageusement La Parole du Très Haut. » Le regard d'Ahmad s'égare alors dans le souvenir, dans la douleur.
— « Dans mon enfance, à travers le Kandahar, j'ai foulé cette route montagneuse pour mener, avec mon grand-père et mon père, des moutons paître. Au bord d'un chemin, assis dans l'herbe humide ou sèche, parfois debout et immobile, ou parfois allongé. Nous nous perdions dans le silence des mots, dans l'immensément Grand du Ciel. Nous allions très haut contempler et nous remplir de l'indicible pour nous rapprocher un peu plus de nous-mêmes. Nous respirions le souffle du vent, nous caressions les buissons. De ces balades se transmettait l'essence de l'existence d'une génération à l'autre... On apprenait en marchant, en contemplant, en méditant, en priant parfois aussi. Puis est venu le temps de l'école sur des bancs durs comme des pierres, avec des professeurs raides comme une férule mais riches comme une bibliothèque.
— Comment s'est organisé votre départ, monsieur Karzaï ?
— Depuis longtemps ma tête est en France. Ce pays jouit encore d'un rayonnement extraordinaire de liberté, de culture et de tant d'autres choses. Mes parents ont payé cher financièrement et émotionnellement pour me donner la Vie une seconde fois. Il fallait que je sorte des ténèbres et que je devienne aussi l'espoir de ma famille... Tel un éclaireur. C'est comme ça que j'ai pu rejoindre un groupe d'hommes qui prenait en secret, clandestinement, le chemin vers une seconde vie... Pour aller au collège de France, je me disais, j'irai à pieds, peu importe le temps qu'il faudra, mais j'irai jusqu'au bout. Ainsi j'ai pris la route avec quelques affaires et ma besace d'espoir. J'avais 14 ans quand je quittais cette terre martyrisée. J'étais le plus jeune de ce groupe d'hommes. Le chemin a été long, très long, dans le froid, dans la faim, dans la soif mais aussi dans la violence policière. Nous étions en quête d'espoir et nous avons reçu en aumône des coups de pieds, des coups de matraques. Nous étions des malvenus... Welcomeback !... »
Le visage d'Ahmad s'est assombrit, mais sans misérabilisme, juste les traces encore de ces pas blessés. Mais il reprend dignement.
— « Alors ce masque que je porte depuis le virus létal, je le garde encore et encore. Je ne crains pas cet invisible nuisible, non. Je le porte pour cacher mon sourire abîmé. Je le porte pour dissimuler les traces sur mon visage.
— Vous avez été blessé au visage ?
— Non pas du tout. Mais il parle trop d'autres choses que ce que j'ai dans le regard. Nos visages sont des masques qui ne parlent souvent que du moment présent. Bien sûr que nos visages portent en eux une histoire vécue et une histoire à venir mais sous ces masques, sous ces peaux soignées ou pas, il y a autre chose de plus grand. Quelque chose de plus grand que Nous, il y a notre Ame. Alors ce masque me protège des regards superficiels. Ce masque cache une partie de mon visage et oblige l'Autre à ne pas se détourner de mon regard, à ce concentrer non plus sur ma bouche ou sur les traces juvéniles de ma peau. Au final mon masque me démasque sans avoir à dire grand chose par l'échange au-delà des mots, sans l'artifice d'un rasage de trop près, d'une peau trop ou pas assez sèche, d'un sourire forcé, etc. Tout se passe dans la connection des regards : sourires, pleurs, questionnements, empathie, affinités... Un dialogue sans voiles qui se dévoile.
— Monsieur Karzaï, vous avez fui l'Afghanistan en laissant votre famille. Ces conditions ne sont-elles pas trop dures pour un adolescent ?
— Mes sœurs, mon frère, mon père et évidemment ma mère me manquent terriblement... Eperdument... Douloureusement. Mais quelle chance j'ai ! Je n'ai pas fui l'Afghanistan, j'ai quitté ma terre natale, devenue trop stérile, trop austère pour grandir. Je suis gorgé de vie et d'espoir. Je ne suis pas résigné. J'avance sur mon chemin de pierre mais j'avance. Je suis passé d'Afghanistan en Iran, puis j'ai continué en Turquie, en Grèce, en Macédoine, en Bosnie-Herzegovine, en Serbie, en Slovénie, en Italie et enfin en France. Cette route n'a pas été faite en train ou en voiture... J'ai posé à chaque fois un pied sur ces terres plus ou moins hostiles, faites de cailloux, d'ornières mais aussi de témoignages humains exceptionnels. J'ai traversé ces territoires en marchant sans faire de bruits, en cachette et la peur constante de l'arrestation et d'un retour en enfer. Chaque jour a été un défi pour manger, boire et parfois se laver. Le corps a souffert mais notre âme nous guidait vers la Paix. Et aujourd'hui j'ai la chance de vous parler, de vous demander. Et j'ai la chance d'être écouté. Aujourd'hui je mange, je bois, j'ai un confort même si je suis un mineur isolé de ses racines familiales et culturelles. J'ai rencontré des gens hostiles mais j'ai surtout rencontré des gens merveilleux comme des lumières qui m'aident à sortir de mon isolement affectif. Ces gens nourrissent mon désir d'apprendre, ma curiosité de découvrir. Ils m'accompagnent, ils accompagnent l'enfant meurtri qui est au fond de moi pour qu'il devienne un homme accompli et restauré. Je dois bénir ces gens, bénir le ciel de m'avoir accordé ces rencontres, de m'avoir donné le courage de partir pour devenir alors que je n'avais que 14 ans. Alors non , je n'ai pas fui l'Afghanistan, je suis parti en quête. Je voulais être médecin : soigner, guérir... Peut-être un rêve aussi que je garde à travers ce masque chirurgical.
— Ce masque est, en fait, un étendard, un drapeau, une revendication ?
— Je crois que certains gardent le même masque toute leur vie pour se protéger mais dans une sorte de prison symbolique où la liberté de choisir est enchaînée à diverses peurs. D'autres se croyant libres changent de masques constamment mais gardent la même couleur. Je veux dire qu'en pensant changer de lieu ou de partenaires ou d'amis ils changent quelque chose dans leur vie ou découvrent d'autres horizons alors qu'ils gardent le même masque avec des couleurs différentes et reproduisent à l'infini l'initial... Ils voyagent sur place voire en arrière, tout en étant persuadés de vivre quelque chose de différent. Seul le décor change. Je ne me cache pas derrière mon masque, je me construis discrètement. J'enlèverai mon masque quand je pourrai présenter un visage transformé et apaisé, quand mon sourire sera restauré à neuf. Je ne revendique rien de particulier, je voudrais juste être et devenir.
— Monsieur Karzaï nous sommes très impressionné par votre trajectoire, votre courage et votre résilience. Vous êtes encore sous le statut de mineur isolé et pourtant vous avez déjà la richesse d'un homme sage. Vous attendez sûrement avec anxiété l'obtention d'un titre de séjour comme réfugié politique. Je vous assure que nous agirons pour que ce titre vous soit accordé. Ce titre devrait être une invitation à vous recevoir tellement vous imposez le respect si jeune. Monsieur Karzaï, votre dignité vous honore. Votre récit nous honore. Si la France vous accueille, vous avez accueilli, dans votre hospitalité spontanée, la France. Je vous en remercie et vous souhaite un très riche parcours... ».
— Madame, Monsieur, je vous remercie infiniment. Vos regards bienveillants et hospitaliers m'encouragent à vouloir vous faire partager, avant de me retirer ce bel extrait de ce poète Bahodine Majrouh "Viens et sois une fleur sur ma poitrine Pour que je puisse chaque matin te rafraîchir D’éclat de rire." » Sur ces vers, le silence, comblé par des échanges de sourires, saluait un moment précieux...