Ce texte écrit par Yves a remporté le premier prix dans la catégorie adultes en 2018.
L'avis du jury
« Tu te rappelles à moi » est une histoire qui a particulièrement plu au jury. C’est l’histoire d’une soignante, Romane, qui lit le journal intime d’une de ses patientes : la petite Marie. La chute de la nouvelle a fait l’objet d’un suspens pendant la lecture, c’est en effet une fin à laquelle on ne s’attendait pas. Une phrase qui revient régulièrement dans le journal (papa et maman sont morts) et le vocabulaire employé nous trompent sur l’identité du personnage.
Un autre aspect du texte est intéressant. Le fait que deux histoires soient racontées permet de se mettre à la place des personnages. D’autant plus que la lecture du journal a un impact sur la vie de l’un d’eux, c’est une leçon de vie.
En plus de cela, les critères imposés ont été respectés. En effet, nous avons un journal intime, et l’histoire est très centrée sur la généalogie.
Romane sort du travail. Elle laisse glisser ses pas dans la rue des Écoliers. Elle l’aime son travail, même si certains moments sont plus durs. Ceux où la souffrance de l’autre veut s’insinuer en soi. Mais elle se protège, elle commence à avoir un peu d’expérience. Et puis d’autres moments sont si enrichissants, en particulier les échanges avec les patients et leurs petites histoires. Romane sait écouter.
Elle avance, souriante. Elle a dans son sac le carnet intime de Marie. La petite Marie qui la fait sourire et la trouble aussi parfois. Elle lui a prêté alors que Romane ne voulait pas ; ce n’est pas très professionnel. Sans savoir pourquoi, Romane a finalement accepté.
Mais elle ne l'a pas lu. Pas encore. Elle n'est pas sûre de le faire.
Le temps flotte…
Mais oui, elle va le lire !
Dans le parc du centre-ville, elle est assise sur l'herbe, il est 18h00, le soleil poursuit sa course sans états d'âme. Le brouhaha de la ville est inaudible à un cœur concentré sur la page crayonnée d'une écriture maladroite, mal maîtrisée, celle d'une personne qui tient si mal son stylo.

10 Juillet :
Aujourd'hui Papa et Maman sont morts.
On vient de me l'apprendre. Je ne le savais pas avant qu'on me le dise. Je ne comprends pas bien. Un accident de voiture. Alors ça doit être pour cela qu'on m'a mis dans cette institution. Comme je ne m'occupais pas de toi depuis des mois, petit journal, je ne sais même plus depuis combien de temps je suis ici. Je dois être un peu perturbée.
Romane pose soigneusement ce journal intime sur ces genoux. Elle pourrait s’arrêter de lire maintenant. Stopper cette intrusion. Elle regarde ses pieds, retire ses chaussures.
Y a des fleurs sur ma table de nuit. Je les ai senties ce matin, j'adore les fleurs. Ça m'a rappelé ma grand-mère qui me montait sur une petite échelle pour cueillir les pommes dans le verger. Je ne sais pas si c'est un vrai souvenir ou si je l'ai vu sur des photos ou sur un film. Oh non ! C'était un vrai souvenir, je sens l'odeur fraîche et citronnée du chemisier de ma grand-mère et je sens sa main calleuse prenant la mienne pour bien guider le geste de la cueillette. Enfin, je crois.
C'est l'ennuyeux avec les souvenirs, c'est qu'on ne sait pas s'ils sont complètement vrais. Est ce qu'ils ne nous mentent pas un peu en inventant une part d'eux-mêmes ? Est-ce qu'ils ne profitent pas de l'envie qu'on a de les forger ? De la moindre image ou évocation pour se muer en nous ?
Parce qu'en fait, je n'ai pas de souvenirs autres de ma grand-mère. Et maintenant que je n'ai plus de parents, je ne pourrais pas leur demander de me parler d'elle. J'aurai pas dû attendre qu'il soit trop tard pour me forger une mémoire d'avant, une mémoire de la famille.
J'aurai dû demander avant ! Ch'suis trop bête, hein petit journal ? Si je suis là, c’est que je dois être bien bête.
Oh mince ! Ça me fait pleurer que Papa et Maman soient morts.
Romane plisse les yeux, pour éviter la larme. La faute à ce soleil rasant qui vient de passer sous la frondaison et lui touche la pupille. Elle pivote vivement d’un quart de tour pour se détourner de cette blessure lumineuse. Elle lève le regard au ciel, pensive. Elle voit le visage de Marie. Elle la reconnait dans son écriture ; sa douceur, ses interrogations et son décalage avec le monde. Ce décalage souvent incompréhensible. Parfois si pertinent.
Pourquoi ils sont morts alors que j’ai toujours besoin d’eux ? C’est comme si leur branche s’était cassée et qu’elle ne soutienne plus la mienne.
Est-ce que nos branches s’écroulent forcement quand on est mort ? Est-ce que si je pense à mes parents, leur branche reste entière ?
Ah oui ! Hein mon journal ! Je pense à eux très fort et ils sont toujours vivants ! Je pense alors aussi très fort à ma grand-mère et hop, elle est vivante ! Mais d’ailleurs, tiens je suis presque sûr que mon arrière-grand-mère m’a tenue dans ses bras… alors elle est vivante ! Et hop !!!
11 juillet
Toute la journée cette histoire de vivant ou pas, ça m’a perturbé. J’ai même un peu crié. Ça leur a pas plus !
Alors, le soir, j’ai cherché dans ma boite secrète les dates de naissance de mes ancêtres et bien figure toi, journal, que mon arrière-grand-mère que j'ai connue (j’en suis sûr, j’ai une photo !) est née en 1896 et a connu son grand père né en 1845. Et moi je connaîtrai mon arrière-petite-fille qui naîtra en 2050 et qui vivra peut-être jusqu'en 2150.
J'ai touché avec ma main quelqu'un qui a touché quelqu'un né en 1845. Je toucherai quelqu'un qui vivra jusqu'en 2150... et qui au travers de ses arrière-petits-enfants pourra nous mener au-delà de 2200 !
A travers moi j'ai pu entendre parler d'un être vivant dont je pourrais parler sur une durée de près de 300 ans ! Je porte plus d'un quart de millénaire en moi, je suis au milieu d'une grande branche de l'arbre de ma généalogie et elle grandit... Et si je pense à eux, tout le monde est vivant !
Romane laisse son œil accommoder sur l’infini, se perdre au-delà du livre. Elle regarde en elle. Ce raisonnement sur la généalogie la décontenance un peu. Il semble si cohérent. Marie est vraiment surprenante. Marie semble obsédée par sa place dans le continuum de la vie. Romane ne l’est-elle pas aussi ?
18 Juillet
Je suis pas contente aujourd'hui. Voilà, c'est dit. Elle est venue me voir : l'autre qui vient. On m'a dit que j'étais ingrate avec elle, parce que, quand même, elle est de ma famille ! Mais elle m'a grondée. Et j'aime pas être grondée. J'essayais de manger comme il faut, mais à un moment il y a un peu de purée qui a glissé de ma cuillère. Je te jure petit carnet, elle a glissé toute seule. Elle devait avoir envie d'aller se promener, de voir comment ça fait quand elle s'éclate sur la table ! Ah ben, elle s'est bien éclatée sur la table ! Comme c'est une purée toute molle pleine d'eau, elle a giclé partout ! Sauf sur moi ! Du coup l'autre elle en a pris plein sur son chemisier ! Plein de petites gouttes de purée très curieuses de découvrir la vie et désireuses de se libérer de la cuillère.
Bon c'est vrai ça m'a fait rire et j'ai gloussé. Je glousse moi, tu savais pas. Je ne ris pas, je glousse. Et ça s'entend bien !
Alors forcément elle était pas contente. Quand j'y pense, ça me fait encore rigoler les p’tites constellations jaunâtres sur un chemisier prune !
Alors, bon, comme elle n’était pas contente, elle a crié après moi. Mais c'est ma cuillère la fautive ! Pas moi ! Moi je fais attention à bien la tenir droite quand je l'avance vers la bouche. C'est comme ça qu'on m'a appris et je fais de mon mieux. Mais là, enfin ! Alors elle a crié un peu et elle m'a grondé. Que j'étais pas gentille avec elle qui venait pour moi, pour passer un bon moment et que, en faisant n'importe quoi, je gâchais la journée et que je sais plus quoi encore, ce qu'elle m'a dit, parce qu'elle parlait et elle râlait tellement que moi j'ai fermé mes oreilles avec de l'air pour plus entendre. J'aime pas être grondée, j'ai l'impression de ne rien savoir faire. Et j'aime pas sentir ça.
Mais si elle me gronde pas, j'ai l'impression qu'elle n'est pas venue. Et j'aime pas être seule sans qu'on vienne me voir.
Sauf quand c'est l’infirmière du matin qui passe. Elle, elle est super gentille. Elle me brosse les cheveux et on se raconte des histoires de filles. Elle est belle. J'aimerais être belle comme ça ! Alors elle me coiffe et me raconte. Elle a un chéri. Elle a de la chance. Elle est douce de sa main. C'est la plus gentille de toutes.
Romane descend le cahier, comme si son bras cédait sous un poids. Son regard est de nouveau perdu, retenant des flots de sentiments.
Elle connait Marie depuis trois mois à peine. Normalement, elle ne se lie pas avec les pensionnaires. Elle sait garder la juste distance. Mais cette fois, elle s'est faite avoir. Sans raison apparente. Un sourire plus puissant ? Une personnalité plus évocatrice ? Leurs dialogues inattendus ?
Elle sait qu'elle n'a pas de place à prendre dans le monde de Marie. Que c'est son monde à elle. Mais Marie lui ouvre comme une porte pour comprendre quand elles parlent toutes les deux.
Marie est une tisseuse. Elle tisse des mots dans tous les sens, elle tisse. Et Romane se fait prendre dans la toile.
21 juillet
J’allais te dire un truc dingue et je me suis relue ! J’allais te dire que je venais d’apprendre que Papa et Maman étaient morts. Mais on m’a dit que je le savais déjà ! Alors j’ai relu mon carnet et je l’avais déjà écrit le 10 juillet ! Mince alors je ne m’en souvenais plus. Aujourd’hui IL est passé. Qu’est-ce qu’il est beau. Je craque complétement. Ses petites fesses galbées et ses petites lunettes d’intello ! J’adore ! Il a 25 ans ! Il nous fait la chorale. On chante des chansons, mais je m’en fiche bien, tu parles ! C’est juste pour le voir. Je sais, je n’ai pas le droit de craquer à cause de la différence d’âge.
Et puis mince ! La différence d’âge c’est rien ! Mon tonton et ma tata ont bien 10 ans d’écart. Et j’ai jamais vu des gens s’aimer autant. Dans la rue ils se donnent toujours la main, même avec des rides sur le visage et des pieds qui font mal. Et le soir dans la chambre ils se font encore le bisou sur la bouche, même après tant d’années de mariage. Alors, est-ce que c’est mieux d’avoir le même âge pour être heureux ? C’est pas dans le contrat en tout cas !
La main dans la main, ça me rappelle celle de papa quand je traversais la rue. Juste une enveloppe de coton autour de ma menotte. Elle faisait tout le tour. Juste ce contact doux et ferme mais rassurant. On traversait, en regardant bien comme il me l’a appris, les couleurs des feux. Et puis devant l’école, quand sa main me lâchait, j’avais plein de peurs qui venaient. Mais toujours son regard pour me rassurer.
Elle n’est pas venue aujourd’hui, l’autre. Je me suis ennuyée. On s’ennuie beaucoup ici. Et les autres y disent n’importe quoi. Y a des chouchous. La grosse là, elle a eu deux yaourts et moi qu’un seul.
Je me suis ennuyée qu’elle ne soit pas venue. Mais je ne vais pas lui dire. Sinon elle va me disputer. C’est quand même bizarre, je ne sais jamais qui elle est, mais je sais qu’elle dispute. Que ça me plait pas. Mais que c’est bien quand elle vient, car je ne m’ennuie pas. Elle vient avec des photos de pleins de personnes que je ne connais pas, et elle m’explique que je les connais. Qu’ils sont de ma famille.
Des fois elle vient avec eux. On joue ensemble.
La lumière a bien décliné dans le parc. Une discrète humidité monte de la terre. Les cris des enfants se sont éloignés en même temps que le parc se vide. Avant le premier frisson, Romane s’est relevée. Elle a placé le recueil dans son sac.
Elle navigue en direction de chez elle. Elle vogue dans un brouillard, cachée dans sa bulle. Elle tremble finalement.
Elle n’a plus de nouvelles de son père parti à l’autre bout du monde, après le divorce : « tu es grande maintenant, tu n’as plus besoin de moi » avait-il dit quand elle a eu son concours d’entrée à l’école. Elle a tant besoin de lui.
Chez elle, un truc surgelé vite avalé, elle entreprend de terminer la lecture. Sa mémoire convoque maintenant l’image de sa mère. Un an qu’elles ont rompu les ponts. Pourquoi déjà ? Ah oui ce ton condescendant de sa mère quand Romane a voulu prendre cet appartement et pas celui que « Madame l’autoritaire » voulait lui faire prendre !
Posée au fond de sa grande chaise à cousins, elle reprend les pages du cahier à spirales.
J’ai pensé à Papy aujourd’hui. Aux carrés de chocolat qu’il nous donnait. Papy, on lui grattait la tête et on lui faisait des yeux très doux, un peu comme un chien battu ou un chat qui aurait pas eu sa pâtée depuis 6 mois, et on disait « Oh ! un petit carré Papy d’amour s’il te plait ? » Il fallait bien gratter la tête entre les cheveux absents un petit peu sur l’arrière à la limite avec les cheveux encore un peu présents. Tout était dans l’art du gratouillis pour obtenir un voire deux, voire carrément la ligne de carrés de chocolats au lait. Il se levait, on l’accompagnait, il ouvrait le placard du milieu qui est tout en hauteur et là il y avait toujours trois plaquettes en attente, comme si elles se renouvelaient automatiquement. Il décalottait le papier imprimé qui entoure puis le papier alu et coupait d’un geste sec. Le petit craquement c’était déjà comme la première bouchée. Il était aussi heureux que nous. Moi j’étais folle de joie. Ça me manque.
Mais comme je pense à lui, je fais tenir sa branche !
24 juillet
Elle est venue me voir aujourd’hui. Mais elle n’a pas grondé. Quand elle a voulu partir, je lui ai dit qu’elle me redise qui elle était, parce que j’oublie toujours. Elle me l’a dit et j’ai tout de suite sorti mon carnet pour le noter. Je ne sais pas pourquoi elle a pleuré et elle est partie.
Romane lit la phrase qui suit, puis s’arrête. Elle est prise d’une sensation, un doute posé sur une certitude. Elle réfléchit, elle est sûre d’elle.
Comme en panique, elle relit à toute vitesse plus ou moins en diagonale tout le journal intime. Oui, son impression est juste : Marie, complètement inconsciemment, joue avec les branches de la vie. Tout ce qu’elle écrit dans son journal ne laisse pas deviner qui elle est. Un lecteur anonyme ne sait pas à qui il a à faire. Si elle ne la connaissait pas, si elle ne savait pas son âge réel, elle pourrait se croire sur une autre branche, sur un autre âge de la vie.
Oui, c’est incroyable Marie joue. Marie construit un escabeau sur l’histoire de la famille. Et en même temps la propulse, elle, Romane, face à ses manques.
Elle relit le passage.
24 juillet
Elle est venue me voir aujourd’hui. Mais elle n’a pas grondé. Quand elle a voulu partir, je lui ai dit qu’elle me redise qui elle était, parce que j’oublie toujours. Elle me l’a dit et j’ai tout de suite sorti mon carnet pour le noter. Je ne sais pas pourquoi elle a pleuré et elle est partie. L’autre, c’est ma fille ! Ma fille ! Alors je suis maman. J’aurais pu m’en douter, j’ai plein de rides sur les mains, c’est que je suis vieille. Et quand on est vieille, c’est qu’on a été maman. Et même Mamie alors ! Vraiment je perds la boule. Tout le monde me le dit que je perds la boule.
C’est ma fille. C’est pour cela qu’elle vient souvent me voir.
Mais alors pourquoi elle me gronde ? C’est pas les mamans qui grondent normalement ? C’est les mamans qui grondent pour expliquer comment il faut bien faire les choses, comment il faut être poli, comment il faut bien tenir sa cuillère et pas mettre les coudes sur la table. C’est les mamans qui grondent pour dire qu’on met pas son doigt dans son nez, qui apprennent toutes les choses de la vie qu’on apprend depuis mille ans de maman à fillette. Alors pourquoi elle me gronde ? C’est ma fille, pas ma mère !
Romane ne lira pas plus loin. Elle a compris.
Le lendemain.
5h30 : Romane est debout
Toute la nuit cette phrase « c’est ma fille, pas ma mère » a résonné dans sa tête. Nos parents doivent-ils devenir comme nos enfants ?
7h00 : Elle est à la Maison de Retraite des Papillons. En secteur fermé. Des soins, quelques papiers, des piluliers à remplir, une écoute, des paroles et des gestes qui rassurent, …
8h50 : Elle a rendu son carnet intime à Marie. Elle lui a redit que « l’autre » c’est sa fille, qu’elle doit s’en souvenir puisque c’est écrit.
Sinon, que reste-t-il de la généalogie si la mémoire n’est plus là ?
12h30 : C’est la pause.
Elle prend son téléphone. « Allo Maman, … c’est Romane… ».